Novembre 2022. René Guérin s'éteint à 89 ans. Trente-quatre ans passés comme maître-horloger aux Chantiers de l'Atlantique. De 1958 à 1992, il a calibré les chronomètres de marine des paquebots construits à Saint-Nazaire. Le France. Le Sovereign of the Seas. Des dizaines de navires dont la précision de navigation dépendait de ses mains.
"Mon père ne parlait jamais de son travail", raconte Philippe. "Pour lui, c'était normal. Il partait le matin, il rentrait le soir, et entre les deux, il s'assurait que des milliers de passagers arriveraient à bon port."
Trois mois après l'enterrement, Philippe commence à vider la maison familiale. C'est dans le grenier qu'il fait la découverte. Derrière les cartons de vêtements et les vieux meubles : six caisses en bois soigneusement empilées. À l'intérieur, des centaines de mouvements mécaniques, des outils de précision, et surtout, des carnets. Quatorze carnets reliés cuir, remplis d'annotations fines, de schémas, de mesures.
"J'ai ouvert le premier carnet et j'ai vu l'écriture de mon père", se souvient Philippe, la voix qui tremble. "Des pages entières sur les tolérances d'un balancier, les réglages d'un spiral, la façon dont l'humidité marine affecte un mouvement... C'était comme l'entendre me parler une dernière fois."
Ce soir-là, Philippe ne dort pas. Il lit les carnets jusqu'au petit matin. Et une certitude s'installe : il ne jettera rien.