Henri Delacroix, 68 ans, ancien maître parfumeur pendant 35 ans à Grasse. En 2018, dégoûté par l'industrie qui remplaçait ses formules naturelles par du synthétique chinois, il quitte tout et se retire dans un mas familial en Allier, à la lisière de la forêt de Tronçais.
Pendant quatre ans, il randonne, collecte, et tente de capturer dans un flacon l'odeur du bois blessé par la foudre. Un chêne sessile centenaire, quand il est fendu, libère plus de 60 composés volatils impossibles à reproduire en laboratoire. Henri voulait simplement mettre la forêt en bouteille.
Le parfum terminé, il offre les premiers flacons à des amis proches. Il attend des retours sur les notes, la tenue, le sillage.
Les retours qu'il reçoit n'ont rien à voir.
« Ma femme ne me lâche plus le cou depuis que je le porte. Je n'exagère pas. Elle colle son nez dans mon col et elle reste là. » — un ami d'Henri, 57 ans, Vichy
« Une collègue m'a demandé trois fois en une semaine ce que je portais. La troisième fois, elle m'a dit : je veux en acheter pour mon mari. Mais sa voix disait autre chose. » — un ami d'Henri, 49 ans, Clermont-Ferrand
« Ma copine a caché le flacon dans son tiroir. Quand je lui ai demandé pourquoi, elle m'a répondu : je ne veux pas que tu le mettes quand tu sors sans moi. » — un ami d'Henri, 34 ans, Moulins
Henri ne comprenait pas. Il a envoyé un échantillon à un ancien collègue chimiste resté à Grasse. L'analyse a révélé ce que personne n'attendait.
Le bois de chêne blessé contenait des concentrations naturellement élevées de delta-décalactone et de whisky-lactone. Deux molécules que l'industrie du parfum tente de synthétiser depuis 20 ans. Deux composés dont la structure est proche des phéromones humaines.
Henri n'avait pas créé un parfum d'attraction. Il avait capturé un signal biologique que le chêne produit naturellement depuis des siècles.
La truffe attire la truie parce qu'elle parle son langage chimique. Le chêne blessé fait la même chose avec la peau humaine.